samedi 30 mai 2009

Le monde de Aicha Bassou (38)

C’était un splendide après midi, du mois de Novembre, on aurait dit une journée de Mai. Le soleil baignait dans le ciel. Telle de la laine cardée , quelques nuées flottaient dans l’azur infini. L’air était d’une fraicheur incomparable. Derrière les gros troncs des deux chênes jumeaux, la brise venant d’Al Ayachi effleura le visage d’Ouadichane. Et comme une caresse, elle lui procurait une sensation de bien être et de joie qui lui faisait oublier momentanément ses soucis.
Près de la source, des femmes et des jeunes filles avaient déposé leurs Tiqellaline (jarres) en demi-cercles. Elles causaient entre elles à haute voix. Leurs voix étaient harmonieuses et s’apparentaient avec les cris des oiseaux de la région.
A Tighermine on fait grand usage de l’organe vocal dans leur vie quotidienne, les gens exposent leurs problèmes à haute voix et se hèlent de colline en colline :
- Wa Mha, inas i Said …..
Ouadichane, de sa cachette avait remarqué sa bien aimée. Elle ne portait pas la coiffe du pays. Son opulente chevelure dorée était nattée en tresses lisses (Tiwanziouines.) Elle était drapée d’une Tahendirt blanche . La belle voix de Tassekourt que la brise rapportée de temps en temps à Ouadichane déjouaiटी tout ses systèmes d’alarmes et ravissait son coeur.
Il était assailli par des sensations sur lesquelles il n’avait aucune prise. Son cœur battait sans pitié. A un certain moment, l’Aghbalou se vidait , Ouadichane vit son aimée avec sa jarre sur l’épaule déboucher dans la ruelle menant à la maison de Aicha Bassou. Il la suivit , et, tel un chasseur qui fonce sur sa proie, il lui emboita le pas sans réfléchir . Il obéissait ainsi à un reflexe de chasse venant de la nuit des temps. Il passa derrière la petite place du village et obliqua sur elle. Au bout d’un moment il marcha au pas de sa belle. Il lui sourit et dit :
- Bonsoir ! Comment vas-tu ?
- Bien, répondit elle, en levant ses beaux yeux vers lui. Elle rougit et baissa rapidement ses yeux fuyant son regard.
Ouadichane perdit la parole. Il avait la gorge sèche, sa pomme d’Adam montait et descendait, le silence a duré plusieurs secondes Il fallait pourtant se décider à le rompre. Et c’est Tassekourt qui parla la première. Gagnée par la gêne et la méfiance, elle lui dit :
- Meytrid dghi? our thechimt zi meden ? (que veux-tu ? comment as tu pu agir ainsi devant tout le monde?
Ouadichane qui avait beaucoup de difficulté à s’exprimer parvint tout de même à lui dire :
- Je te demande de me pardonner, je voulais te parler depuis longtemps, mais je n’en ai trouvé l’occasion qu’aujourd’hui.
Tassekourt s’arrêta , déposa sa Taqellalt, le regarda en essayant de sourire

- Qu’est ce que tu veux me dire ?
- Niytinou tesfa ! rikh achmaoulekh ! (j’ai de bonnes intentions ! je voudrais t’épouser !)
Tassekourt rougit baissa ses yeux, il s’écoula un moment दे silence , puis elle reprit sa jarre et se remit à marcher. Elle murmura d’une voix douce :
- Ce n’est pas à moi qu’il faut parler de ces choses là.
- J’irais donc demander ta main à ton père ?
- Non, pas mon père, répéta -t -elle en hâtant le pas, vas y chez Khalti Aicha Bassou.
Ouadichane poussa un soupir de soulagement. Que pouvait-il espérer de mieux. Sa bien aimée venait de l’inviter à agir. Il se sentait gonflé d’orgueil et de vanité.
Il était heureux. Tassekourt , la maison de Aicha Bassou, Tighermin et l’Aghbalou le soulaient, et l’avenir lui sembla tout à coup facile.

vendredi 22 mai 2009

Le monde de Aicha Bassou (37)

Une fois de plus, Ouadichane bénéficiait de l’hospitalité des Ait Bassou. Après le départ des autres invités, il sortit se soulager à l’extérieur et retourna dormir dans son coin habituel près du vieux Moha Ounbarch. Sous la lourde couverture de laine (ahedoun), il dormait profondément et fit un rêve : Il se voyait avec sa bien aimée dans une vallée pittoresque, se trouvant au pied de deux crêtes peuplées de majestueux cèdres, plusieurs fois centenaires, de beaux chênes et de genévriers. Dans la dépression de la vallée, un alpage (almou) toujours vert, avec des sources partout alimentant une petite rivière
Bordée de peupliers et de saule pleureurs. Le spectacle des oiseaux étaient merveilleux.
Le silence était seulement troublé par le murmure de la petite rivière et les cris des oiseaux : des tourterelles, des perdrix, des cailles, des corneilles ….et d’autres oiseaux spécifiques à la région, des oiseaux Ait Yafelmane.
Tassekourt était radieuse, et la joie dilatait ses prunelles noires. Elle lui montrait du doigt le lieu où ils allaient s’établir, un petit campement fait de quelques tentes en poil de chèvre appartenant à Mha et Hajou et aux autres éleveurs de Tighermin.
Près des tentes, il y avait des groupes d’ovins et de caprins, quelques mulets, des vaches et des chiens:de beaux bergers de l’Atlas.
Ces nombreuses bêtes n’avaient chaque jour que quelques mètres à faire pour se rassasier d’herbes fines et tendres.
Ouadichane se vit grand éleveur, la djellaba et le turban lui allaient à merveille, il était calme et serein, son visage était bronzé comme un soldi (vieil écu). Il suivait son troupeau. Tassekourt n’était pas loin, elle portait dans ses bras un alekagh , agneau d’un jour, d’une blancheur immaculée. Tassekourt aimait les agneaux et les chevreaux qui venaient de naitre.
Tout au bout de l’alpage Ouadichane , le berger, aperçût Ouadichane l’infirmier. Ce dernier était triste et portait une barbe de plusieurs jours. Cela se voyait qu’il ployait sous le joug des problèmes et des soucis. Les deux Ouadichane , le berger et l’infirmier, se trouvaient face à face. Ils s’observèrent longuement, leur pomme d’Adam montaient et descendaient rapidement. Tout à coup ils commencèrent à se mesurer corps à corps, l’un luttant contre l’autre. Tighilt (lutte berbère) n’a duré que quelques minutes. Le berger parvint à faire tomber l’infirmier au sol. Il remporta le défi. L’infirmier lança un cri qui réveilla le vieil homme à côté. Une odeur nauséabonde remplissait la maison. C’était l’odeur du Fassoukh (une fumigation à base d’une résine de mauvaise odeur) avec laquelle Aicha Bassou - la gardienne des traditions – croyait faire éloigner tit ikhan (le mauvais œil) ainsi que le mauvais sort des nouveaux fiancés.
En se réveillant Ouadichan laissa échapper un rire étouffé, le duel du rêve lui fit sentir qu’il était fait d’une trame hétérogène, pour plus que la moitié campagnard, berger et éleveur, et pour un quart seulement infirmier et pour moins d’un quart citadin. Il se répéta qu’en réalité il ne serait mieux que dans son fief.
Les odeurs du fassoukh s’éloignèrent et une sorte de paix descendit sur lui.. Il prit la ferme décision de vaincre sa timidité et d’affronter sa bien aimée.

dimanche 3 mai 2009

Le monde de Aicha Bassou (36)

Du côté des femmes, l’ambiance n’avait rien à envier à celle des hommes. L’atmosphère dans Tanesrit était bruyante, le babillage des femmes et de leurs enfants était agréable. La lumière ocre dégagée par l’almessi faisait vaciller les ombres sur le mur en pisée. Les invitées et leurs enfants étaient serrés autour des tajines. Il y avait trois Tissequimin ( assises autour des plats).
Aicha Bassou, toute à ses devoirs d’hôte, invitait à manger.
- Tchat, m’rehba issoun ! (mangez, vous êtes les bienvenus !)
Tamhaouecht, la guérisseuse du patelin s’adressa à son amie Aicha :
- Et c’est pour quand le mariage ?
- Après la moisson, si nous sommes toujours en vie, répondit Aicha.
Taoudouhant n’arrêtait pas de parler avec Tassekourt et Hajjou qui étaient dans sa Tassequimt. Cette femme sympathique avait une bonne humeur qui portait à la conversation. Taoudouhant aimait parler. Elle faisait rire les jeunes filles avec ses potins et ses anecdotes coquines.
Après le diner, la solitaire depuis toujours , Aicha Lahmoum, une vieille femme rabougrie feignit d’être gênée par le froid , étant près de la porte, changea de place. En réalité , elle ne fit que s’approcher de Tassekourt. Curieuse, malgé elle, elle lui posa la question :
- C’est bien toi qu’on veut marier de force à Oubaw ?
Tassekourt hocha de la tête en guise de réponse.

Elle se demandait ce qu’il y avait dans l’esprit de la vieille dame. Aicha Lahmoum, les mains autour de son verre de thé, buvait à petits coups et commençait à parler de la mère d’Oubaw qu’elle connaissait très bien pour avoir été sa voisine à Taghzout.

- Zinba n’barch, Aqbou n’jehenem!(une souche d’enfer!), que Dieu t’éloigne d’elle.
Cette femme, toujours debout, avec son trousseau de clés attaché à sa ceinture ne parle que pour donner des ordres. Et à la moindre résistance, on l’entend répéter à ses brus avec colère :
- Ourda sbertoukh, ourta moutekh. (je ne radote pas, je suis encore vivante.)
Zinba n’barch torturait ses brus avec talent. Elle peut même passer aux yeux des gens, qui ne la connaissent pas, pour une sainte.
Tassekourt sentit tout son sang lui affluer à la tête. La colère lui noua l’estomac.
Taoudouhant , qui avait constaté la tension de l’atmosphère, changea carement de sujet. Elle raconta aux jeunes filles la survenue de ses premières règles.
Un jour, cela remonte déjà à plusieurs années, elle était toute seule dans l’almou (prairie) surplombant leur maison, elle gardait les vaches du village, soudain elle remarqua du sang qui coulait entre ses cuisses, elle commença à appeler sa mère avec le visage défiguré de peur :
- Ayou, ayou ! ata yrid âarid syan oucharouid, hatin gounzerekh zi daou ! maman, maman, viens à ma rencontre avec un torchon, je suis entrain de saigner d’en bas ! ( mot à mot : j’ai l’épistaxis d’en bas)
Taoudouhant termina son récit :
- je n’arriverai jamais à oublier ce moment.
Tassekourt, Hajjou et les autres jeunes filles pouffèrent de rire.

A la fin de la soirée, sur le seuil de la porte, les femmes ne tarirent pas d’éloge sur l’hospitalité d’Aicha Bassou, sur son excellent diner.
La grand-mère de Rahou aneghdim lui ramena dans son Aâboun ( dorne) une partie de son repas enroulé dans un morceau de papier bleu servant à l’emballage des pains de sucre.