lundi 23 février 2009

Le monde de Aicha Bassou (27)

Oudichane prit congé de ses amis et disparut derrière le saule pleureur et les grands noyers encadrant la maison du garde forestier. Il y avait un soleil clairet mais la bise à ces hauteurs mordillait le nez, les joues et les oreilles. Il se dirigea vers Tighermine. Il marchait les mains dans les poches se parlant dans la tête.
Tant de choses se bousculaient dans son esprit, échauffaient son cerveau. Arrivé au sommet de la colline, il s’assit un moment pour souffler un peu. Le village se découvrait à sa vue, il voyait au dessus des toits des maisons, couleur de terre, de la fumée qui sortait de tous les almessis (fourneaux), dessinant des fins volutes. Les tourbillons n’wagou (fumée) montant de la maison de Aicha Bassou rendaient son regard tendre et doux. Il savait qu’en ce moment sa bien aimée se chauffait devant un pétillant feu de bois, et discutant avec les siens .
Ouadichane aimait ce logis simple où vivait Tassekourt, il sentait qu’il était l’écrin de Taqayt (la perle) convoitée. Il chérissait tous les occupants de cet Ighrem, la brave Aicha Bassou, le sage Moha Ou N’Barch, Ali Outemghart , son épouse et leurs enfants, il chérissait les pièces et les meubles simples , et même les animaux, le mulet, la vache et son veau, l’ânesse et son ânon . Il aimait particulièrement le chien Meksaou et même le bouc que Aicha Bassou engraissait pour le baptême de sa voisine Takrirout.. Il aimait toute la maisonnée sauf Mha Oukousser, que le mauvais rêve de la veille avait fait sortir de son cœur. Il voyait désormais dans ce jeune gaillard, robuste et travailleur qui habite sous le même toit que son amour, un véritable rival. Il était comme sur des braises, le poison de la jalouser rongeait son âme.
Pendant ce temps, assises près d’almessi, Rabha, Tassekourt et Hajjou cardaient la laine. Elles travaillaient en causant. Posée entre elles, sur le sol, une peau de mouton recueillait la laine cardée. La laine lavée à l’eau n’Oughbalou, démêlée à l’aide n’Imechden (brosse à pointes de fer longues) et cardée à l’aide n’Iqerchal (brosse à pointes de fer fines).
Le jour commençait à tomber, il n’y avait guère de soleil que dans la cour. C’était l’heure de la rentrée de la vache, Rabha s’apprêtait à la traire et à préparer le diner. Restée seule, un peu gênée et un peu hésitante, Hajjou dit à sa cousine :
- J’ai quelque chose à te dire.
- A propos de quoi ?
- À propos d’Ouadichan
Tassekourt rougit
- Qu’est ce qu’il a Ouadichan ?
- Je crois que ses va et vient réguliers chez nous, depuis qu’il est là, ont un autre but que celui qu’il prétendait.
- Explique-toi, demanda Tassekourt.
- J’ai la ferme conviction qu’il ne vient pas pour l’ quissat (histoires) n’Ammi Moha.
- Et d’après toi pourquoi vient-il alors ?
- Mais il vient pour toi Ya Tahiout ! (ma folle)
Tassekourt sourit et lui demande :
- Issam tina ? (c’est lui qui te l’a dit ?)
- Il ne m’a rien dit, mais son but est clair, tu n’as qu’à voir la façon dont il te regarde. Il te dévore des yeux !
- Mais tu m’avais dit qu’il est marié
Il avait dit à nana Aicha qu’il comptait divorcer, rien ne va entre lui et son épouse illiss n’temdint ( une citadine) qui lui rendait la vie difficile .
- Maydem tinikh, conclut Tassekourt, our sinkh mey deytnada Ouadichan ( que veux tu que je te dise , je ne sais pas ce que cherche Ouadichane).
Dans la rue, Rahou et ses amis profitaient des derniers moments de la journée à jouer en criant à tue tête.

samedi 14 février 2009

Le monde de Aicha Bassou (26)

Le lendemain de la consultation à Tirghist , Oukeza réveilla de bonne heure l’équipe médicale . Il leur montra un spectacle merveilleux : de la fenêtre de la chambre d’hôte ils voyaient distinctement une douzaine d’Oudaden (mouflons) alignés sur une crête enneigée de Jbel Moaskar.
Le Docteur Boufelja était émerveillé, il répétait :
- Je suis bien content d’être venu dans cette région, quelle aventure !
C’était, dans le soleil de ce dimanche, un spectacle inattendu.
Au cours du petit déjeuner, Boufelja, Chakour et le jeune forestier Boujemaa apprenaient grâce aux nombreux échanges avec le vieux cavalier beaucoup de choses sur ce bovidé.
C’était un émouvant plaidoyer qu’ils avaient entendu. Le sympathique Oukeza, leur raconta que : « dans les oueds aujourd’hui presque à sec, on pouvait naguère voir des troupeaux entiers d’oudaden. Quand il faisait très chaud, toute la journée sur les crêtes, ils descendaient boire tranquillement sans être dérangés. Et il ajouta en soupirant que dans les vallées et les cimes de nos montagnes, abondaient il y a encore quelques décennies, mouflons, perdrix, lièvres, palombes, chacals, sangliers et renards.
Le jeune forestier intervint :
- Je crois qu’à cause de la pression humaine, de la chasse et du braconnage abusifs, de la déforestation dévastatrice et également à cause de la sécheresse chronique, de nombreuses espèces de la faune de nos forets deviennent de plus en plus rares.
- Aandek l’haq assi bouaari (c’est vrai ce que tu dis là, Mr le forestier ), répondit Oukeza à son chef, en ajoutant que le gibier de l’Atlas a été massacré en grande partie par Tahiyaht ( ratissage abusif), même moi, j’avais à mainte reprises participé à Tihiyahin : les jeunes robustes de Taqbilt ( la tribu) étaient poussés généralement par les autorités locales à courir et à crier à tue tête dans les forets , les vallées, et dans tous les retranchements du gibier pour le ramener aux pièges des tireurs venus des grandes villes .
Ouadichan n’avait pas participé à cette passionnante discussion. Il était resté dans son lit . Il a été toute la nuit en proie à quelques cauchemars. Il voyait dans ses mauvais rêves sa bien aimée Tassekourt avec sa Takidourt multicolore des grands jours montée en croupe tantôt sur Oukaamoun derrière le garde forestier, tantôt sur le mulet derrière Mha Oukousser . Il s’éveillait , s’endormait et se retournait toute la nuit . Les deux soupirants du mauvais rêve Boujemaa et Mha Oukousser ne le laissait pas en paix au point qu’il s’était mis à les redouter autant qu’il redoutait les autres obstacles qui le séparait de son amour : son épouse Souad et le manque d’argent. Toute la nuit il se posait la question : est ce que Tassekourtinou est devenue une cause désespérée ? Le cœur du pauvre Ouadichan brulait entre amour et souffrance. Le doute et la jalousie rongeaient Ouadichan qui avait pris son mauvais rêve pour une réalité. Toute la matinée , il voulait aller élucider l’affaire avec son premier "rival "Boujemaa, mais il n’osait pas . Peur du ridicule ou peur de la vérité ?
A un certain moment son âme désespérée aspirait à la paix . Il décida alors d’affronter ce péril face à face . Il murmura :" advienne que pourra". Il se dirigea vers le bureau du garde forestier , ouvrit la porte et lança un bonsoir auquel Boujemaa répondit, il s’assit à ses cotés et déclara sans préambule avec son accent du terroir :
- Ouach kataaref Tassekourt ? (est ce que tu connais Tassekourt ?)
Le jeune forestier qui venait d’apprendre les noms du gibier en berbère lui répondit :
- Tassekourt, hiya l’hajla ( Tassekourt, c’est la perdrix)
- Awa machi tassekourt dial aari (je ne parle pas de tassekourt des forets , je te parle de la fille qui vit avec Aicha Bassou.
Boujamaa hésita un instant :
- Et pourquoi cette question ?
Ouadichan détourna les yeux comme s’il craignait que Boujemaa devine ses griefs et dit avec indifférence
- Simple question.
Boujemaa, qui a deviné le pourquoi de la question, répondit :
- Eh bien tranquilise toi , je ne connais pas cette fille . Tu n’as rien à craindre de moi .
Ouadichan avait envie de lui prendre la main pour lui dire merci , feignit l’indifférence , sourit comme si de rien n’était.
Chakour qui était assis sur une souche près de la fenêtre du bureau avait tout entendu , il réprima un fou rire.

samedi 7 février 2009

Le monde de Aicha Bassou (25)

Ouadichan avait passé la nuit dans le sanctuaire de Sidi Amar ouhelli. C’était une nuit agitée par les aboiements de chiens et de chacals. En pleine nuit, il se demanda ce qu’il faisait là, lui , l’infirmier qui était en contact permanent avec la médecine moderne, que doit il attendre de l’intercession d’un mort ? Plutard le docteur Boufelja lui expliqua que beaucoup d’intellectuels sont comme lui. Ils ont un mode de pensée électif et contradictoire. Ils sont attirés de temps à autre par le secteur traditionnel qui leur procure l’attrait du mystère, du rituel et de la nostalgie du passé.
Toujours est-il qu’Ouadichan, le lendemain de cette Ziara (pèlerinage), avait l’âme apaisée. Il se sentait apte à dompter ses angoisses, à être objectif et à affronter la réalité.
Il s’aspergea d’un peu d’eau à la fontaine du saint et prit le chemin du retour. Il marcha vite et se rendit à Tighermin plus rapidement qu’il ne l’espérait. Aucune idée précise n’était en lui, simplement il se répétait qu’il irait se dénicher un poste d’infirmier au dispensaire de Tounfit pour être à côté de sa bien aimée et des siens. Il rêvait de mener une vie simple dans son fief loin de la vie trépidante des villes. Il ne déserterait plus les terres de ses ancêtres, il se réconcilierait avec l’âme de ses grands parents qui reposent dans le cimetière de son village. Il ne resterait plus l’ingrat envers leurs mémoires, eux qui avaient tant peiné pour lui léguer des terres et des biens. Il ne cessait de dire : je dois mettre fin à tout ce qui avait brisé ma vie .
Dikh ad bedelkh aslikh am’ifighr ( je vais changer de peau comme un serpent)

Le soleil était au crépuscule lorsqu’il atteignit les premières maisons de Tighermin.
Et, au lieu de se diriger directement vers la maison du garde forestier, où étaient ses collègues, il se rendit chez les Ait Bassou, il entra sans cogner à la porte . Tassekourt qui filait la laine, avec un Izdi (fuseau), ne s’était pas aperçue que Hajjou avait quitté la pièce. Quand elle releva la tête , elle vit près d’elle le jeune infirmier . Il cherchait ses mots .
- M’selkhir, labass ? (bonsoir, ça va ?)
Il tapa dans la paume de la jeune fille et baisa son propre index. Il plongea son regard dans les beaux yeux noirs de la belle fille et lui sourit avec sympathie.
La jeune fille rougit, baissa les yeux, mordit sa lèvre inférieure et sourit avec confusion. Ouadichan se sentit saisi par quelque vague d’euphorie. A ce moment précis , Mha Oukousser entra dans la pièce les bras pleins de buches de bois . Tassekourt s’est sauvée et Ouadichan, pour prendre une contenance, dit à Mha :
- Iouikhed Azenar n’Ali Outamghart (j’ai ramené le burnous de Ali Outemghart). Le brave Mha lui répondit :
- Mrehba ich. (sois le bienvenu).

lundi 2 février 2009

Aicha Bassou (24)

Très tôt le matin, Aicha Bassou promena son regard dans le ciel. Elle reconnaissait les Isseflilan (petits nuages cotonneux) qui annonçaient le beau temps.
La vielle femme fit hâter le petit déjeuner afin que sa bru et les deux jeunes filles aillent laver la laine à Aghbalou (la source).
Dans la lumière triomphante du matin, Rabha , sa fille Hajjou et sa nièce Tassekourt suivaient à pied le mulet efflanqué d’un Chouari ( couffin de paille tressée) plein de toisons et de paniers d’osier nécessaire au transport de la laine lavée. .
Pendant que Hajjou attachait le mulet à un chêne non loin du ruisseau buissonneux, la brave Rabha, aidée de Taasekourt, préparait des bassins en pierre pour y décrasser la laine sale, à l’aide de Tighirecht (plante saponifère).
Tout en battant la laine mouillée sur des pierres lisses et dures du ruisseau, les deux jeunes filles chantaient à gorge déployée des mélodies berbères qu’elles connaissaient par cœur .
La forêt de Moaskar faisait écho à leurs voix ensorcelantes. C’était poignant.
Rabha paraissait toute contente des prouesses de sa fille et de sa nièce. Elle continuait à battre la laine en faisant semblant de ne pas prêter attention à ce qu’elles faisaient. A un certain moment elles chantaient un Izli qui vante le travail de la laine :
- Iddiss our tessin maich tadot awa …
Alliy ourtelssid tajellabit awa …

( ta mère ne s’y connait elle pas en matière de laine…
Pour que tu ne sois pas habillé en djellaba…)
Un peu avant l’heure de Dohr (environ 13Heures) les chants des jeunes filles cessaient peu à peu. On interrompit le lavage de laine pour prendre le maigre repas du milieu de la journée fait de dattes et de pain.
Au crépuscule, le lavage terminé, Rabha s’dressa aux jeunes filles :
- Rentrons et pressons le pas, si nous tardons trop, la vache entrerait avant nous et le veau risquerait de téter tout le lait de sa mère, ce qui nous priverait du lait de la journée.
Après le diner, Hajjou s’adressa à sa cousine :
- Ta gaieté de tout à l’heure m’a procuré du plaisir.

Tassekourt sourit et dit :
- Je ne sais pas. Je ris, je pleure mais j’ai l’impression que tout est factice. Il me semble que je suis nuit et jour entrain de rêver, mais les Izlanes(chants) de tout à l’heure m’ont fait beaucoup de bien, ils m’ont surtout fait oublié Tanaimalt N’Oubaw (le vaurien).