lundi 29 septembre 2008

Le monde de Aicha Bassou . (11)

Aicha Bassou racontait :
- Je suis née à Tghermine, une année que la mémoire locale n’oubliera jamais : l’année de « Tin Tzizaout » .
Benha Boulakhouad, le rigolo du village, me taquinait toujours en me disant :

- « Ta naissance Aicha a été un grand événement ! Elle a été saluée par le roulement des armes à feu, pas ceux d’une fantasia. Mieux ! Ceux d’une guerre. »

Mon cousin le rebouteux, qui se rappelle de la journée de ma naissance comme si c’était hier , me disait : « ce jour là, une fusillade a eu lieu tout près de notre village dans les montagnes difficiles d’accès d’Aghedou. C’était le commencement de la guerre entre l’armée de l’occupation et les hommes du résistant téméraire Sidi El Mekki. Un massacre. Une hécatombe. Le nombre des "iaarimen" tombés dans le champ d’honneur se comptaient par dizaines

Il ajoutait : -« Tu as failli naitre dans le cimetière de l’Igherm , il s’en était fallu de peu .
Ta mère, paix sur son âme ! , avait eu « Oqdiaâ » (les premiers signes de l’accouchement) au moment où elle participait aux cotés des femmes de l’Ighrem à la cérémonie macabre « Ouiyha ». Au moment où les pleurs et les cris « awa hay » atteignaient leur paroxysmes, les contractions s’étaient accentuées.
Le destin m’avait épargné ce désagrément. "Tourhimt" avait eu juste le temps de me déposer sur une peau de mouton dans la maison la plus proche du cimetière.
Mes parents étaient des gens comme on en fait plus, tous les deux d’une forte carrure. Une sélection de la nature. J’étais la troisième d’une fratrie de cinq enfants, un garçon et quatre filles, sans compter les morts en couches.
Mon père était passé maitre aux champs et à l’écurie. Il cultivait lui-même ses terres, donnait à manger aux bêtes. Il buvait le lait de ses chèvres et on ne l’a jamais vu aller au souk avec un sac sur l’épaule pour acheter le blé. Il entretenait avec beaucoup de zèle son « Ahdadi »(le cheval berbère), c’était sa fierté.
Il faisait partie des valeureux cavaliers de "Taqbilt".
Aicha Bassou se plaisait à évoquer cette époque. Elle continua : Après le décès accidentel de mon frère et le mariage de toutes mes sœurs, mon père m’accordait tout son temps libre. Jamais il ne revenait des champs ou de la foret sans s’informer d’abord à mon sujet. Il m’avait appris, que Dieu ait son âme, à marchander au souk, à s’occuper de l' élevage des ovins, à manier le fusil "Bouchfer" avec dextérité. Il avait fait de moi une cavalière hors pair. Il m’avait appris à rivaliser avec les meilleurs cavaliers de la région. J’avais participé à des fantasias régionales à Tizi N’Imneyn chez les Ait Ayach et à Igr N’Jamaâ à Aghbala chez les Ait Soukhman. Dans « Tassrebt » (l’équipe) des Ait Bassou , il y avait toujours à coté de moi mon futur mari, le père de Ali . Nous étions jeunes et beaux, j’avais à cette période l’âge de Tasekourt . J’avais moi aussi, la même taille fine à cet âge, les mêmes cheveux noirs et la même ardeur de vivre.
Aicha marqua une pause et soupira profondément avant de continuer : mon père n’avait jamais fait de différence entre les garçons et les filles. J'ai appris avec lui à m’imposer « au nez et à la barbe de la gente masculine ».
Quant à ma mère, elle me chérissait également, elle avait fait de moi la fille laborieuse
Maitrisant les travaux ménagers et ceux de la laine.
J’ai eu leur bénédiction. « Ahn’Irhem rebbi ! »
Il y avait dans le vent léger l’odeur du fumier que M’Ha transportait au verger.

vendredi 26 septembre 2008

Le monde de Aicha Bassou . (10)

Les jeunes filles sortirent. Elles traversèrent la cour pour vaquer à leurs tâches domestiques habituelles. Tasekourt, en fille laborieuse ( tamehroucht ), aidait au ménage depuis son arrivée chez Ait Bassou, il y a environ une semaine.

L’ « amazigh », conscient qu’aucune beauté n’est exempte de défauts, préfère que sa future épouse soit plutôt travailleuse et bonne ménagère ( tamehroucht ). Il accorde à cette qualité lahrachit, plus de valeur qu’à la beauté physique. Tasekourt, Hajjou, Talebicht et toutes les filles de la région sont élevées de puis leur bas âge dans cet esprit.

Chaque matin, tasekourt s’installait près de l’unique vache d’Aicha Bassou . Une belle vache au poil roux, de race locale, et faisait habilement gicler un lait mousseux dans un sceau de zinc.
Hajjou, ramassait les œufs du jour et allait chercher l’eau de l’aghbalou, à quelques centaines de mètres de la maison.
L’aghbalou de tighermin est unique, c’est une source abondante, intarissable, elle alimente plusieurs ruisseaux en aval. L’eau est limpide et glaciale. Elle a le gout de la roche et de la terre de la chaine montagneuse Ayachi-Moaskar.

L’enfant de deux ans sur le dos, Rabha mettait Toumlilt sur l’almessi et préparait "Bouchiyer" pour le petit déjeuner.
Ouadichen parut au seuil de la chambre où il a passé la nuit avec ses amis. Il devait avoir l’âge de M’Ha Oukousser , la lumière du jour mettait en évidence son visage osseux avec un menton creusé d’une fossette que sa lame de rasoir habituelle « minora » na parvenait jamais à raser tout à fait. Il portait une veste en cuir usée, sans doute achetée d’occasion à la « joutia », le fameux marché aux puces "l’hofra" de Midelt. Il se dirigea, vers Aicha Bassou qui discutait avec son fils Ali, le programme du jour. Il leur souhaita la bonne journée, baisa la main de Aicha avant de s’assoir sur une souche près d’eux.
- Lequel des Ait Ouadichan est ton père ?
- Bennacer , paix sur son ame !
- Je ne l’ai pas connu, par contre, j’ai bien connu son frère Feu Lahcen. Il était l’ami d’armes de l’ « ourhin » Said OUalibou, le père de mon fils Ali.
Said Oualibou, le mari de Aicha Bassou, était porté disparu, dans les années 50-54 en Indochine.
Said Oualibou et Bennacer Ouadichan furent partie « des indigènes » qui se sont battus pour la France, mais que l’on a oublié aujourd’hui.
Aicha et son fils gardaient de cet épisode de leur vie des souvenirs douloureux.

lundi 22 septembre 2008

Le monde de Aicha Bassou . (9)

Assise sur un bout de tronc de chêne, Aicha Bassou préparait, dans la moitié d’une ancienne « tazleft » en bois, le repas pour son fidèle chien : Meksaou ; un Aidi (berger de l’Atlas), bon gardien de troupeau, un brave chien. Meksaou est aussi usé par le temps que sa maitresse. Il était tout content devant son plat d’ilemen (son) et remuait sa queue pelée.

Brusquement, un cri énorme s’éleva tout près d’elle. Elle sursauta. C’était « ashorod » de son âne.

- Alatif, aaoudou billahi min chitan rajim ! (je me fie à Allah, contre satan le maudit !). Et s’adressant à son âne
- Tssekert meden aya ghendour ! (tu as réveillé les gens, espèce de tocard !)

D’autres ânes répondirent beaucoup plus loin.

Dans la chambre attenante à la cuisine, Rabha n’Ali, la bru de Aicha Bassou, réveilla sa fille Hajjou et sa nièce Tasekourt.

- Vous êtes si intimes toutes les deux que vous n’avez pas arrêté de parler toute la nuit.
Effectivement, les deux jeunes filles avaient passé presque toute la nuit à discuter.

Assises dans un coin douillet près d’almessi , une lampe à carbure accrochée à une poutre en bois projetait sa lueur sur leurs beaux visages. Hajjou qui savait dans quelle humeur se trouvait Tasekourt faisait exprès de la taquiner.

- Il ya quelques mois, on te critiquait pour ta gaieté exagérée. Maintenant, tu peux rester des heures silencieuses, perdues dans tes réflexions, kissi meydem ijran (dis-moi ce qui ne va pas).

Tasekourt sentait la plaie de son cœur se rouvrir douloureusement. Elle poussa une profonde « tikht ».
Hajjou se rapprocha d’elle et la pris par achdad de sa couverture et lui dit d’une voix douce :
- Touda, Touda ! (son vrai nom)
- Un oui confus, lui parvint en guise de réponse, suivi d’un autre grand soupir
- Pourquoi tant de soupirs ? Aurais-tu une peine de cœur ?
- Je n’ai rien, répondit Tasekourt. Elle resta un bon moment silencieuse, puis, murmura :
- Toufi l’mout dounit (je pense qu’il serait préférable pour moi que je meure).
Et toute la nuit, Tasekourt raconta à sa cousine la principale raison pour laquelle son humeur s’était assombrie. Elle lui avait détaillé, ses préoccupations et le problème qui rongeait son cœur et qui l’avait poussé à fuguer de Taghzout où elle vivait avec sa famille chez sa tante à Tighermin.
Hajjou était touchée, elle s’efforçait de présenter un visage souriant et, à un moment, attira sa cousine vers elle.

Au réveil, les paroles de Tasekourt continuaient à résonner dans ses oreilles. Hajjou comptait, après le départ des hôtes, rapporter les propos pleins de deséspoir de Tasekourt à sa grand-mère Nana Aicha. Elle était presque certaine que Aicha Bassou intercèderait en sa faveur.

Dehors le ciel était gris et blanc, et on entendait les « iqajoun » croasser au dessus des maisons de Tighermin.

lundi 15 septembre 2008

Le monde de Aicha Bassou . ( 8 ) .

Le lendemain, Aicha Bassou s’éveilla la première. Avec l’âge, le sommeil s’amenuise. Ce matin tombait une pluie fine et froide, mais si peu abondante que certainement le sol restera sec et qu’il y aura demain autant de poussière qu’hier.
Aicha se dirigea tout droit vers l’autre côté de la maison où il y avait encore une petite cour, au milieu de laquelle il y avait un enclos (tazribt).

Jouxtant la petite cour, il y avait une chambre d’où sortait justement Mha Oukousr : un jeune d’une trentaine d’années bien bâti. C’était l’homme à tout faire de la maison, l’homme le plus proche pour Aicha, après son fils Ali. C’est avec Mha que Aicha discutait de tout.
Mha , fils adoptif d’une cousine de Aicha , avait comme la majorité des gens en montagne appris tout seul le métier de la terre. Il s’occupait du verger familial, soignait les animaux et engraissait le beau troupeau de moutons que Ali Outamghart préparait pour L’Aid akhatar.
Il les vendait à Azaghar (plaine). Cette activité fait chaque année des rentrées respectable pour la famille d’Aicha Bassou.

Aicha, après la mort de son père et de son mari, veillait au grain, elle organisait la vie ménagère, mais dirigeait aussi les affaires et les activités agricoles.
Elle ordonnait à Mha Oukousr la tâche de la semaine, faire transporter le fumier stocké depuis le dernier été de l’ « abedouz » au verger familial., et ceci avant l’arrivée des premières pluies.
Mha hochait de la tête respectueusement.
- « achi âaoun rebbi »

Aicha lui souhaita bon courage et prit congé de lui. Elle alla vers la volaille. Ifouloussen venaient en courant vers la vieille femme qui les appelait en poussant des « koulou, koulou, » pour la béquetée.
Les hôtes dormaient encore d’un sommeil épais. Les « thoutliouines » (brochettes de foie) et les quartiers du bouc embrochés et rôtis à la braise, servis durant le diner, avaient alourdis les corps. Le menu était excellent. Le Docteur Boufelja et l’infirmier Chakor l’avaient savouré avec d’autant de plaisir que c’était le repas de la vieille tradition amazigh qu’ils mangeaient pour la première fois.

dimanche 7 septembre 2008

Le monde de Aicha Bassou . (7)

Depuis notre arrivée, dans les autres pièces de la maison, ce n’était qu’un remue ménage et va et vient.
Aicha Bassou montait dans « tanessrit » (la chambre de l’étage), pour chercher les ustensiles à thé. Elle avait sorti d’une commode en bois une belle théière et des verres multicolores dont personne n’avait usé depuis plusieurs mois. Dans les dessins de la théière et ceux des verres la poussière s’était mise formant une croute noire.
Aicha ouvrit la petite fenêtre d’au dessus de « tariyaht » (patio) et appela en direction de la cuisine.
-« Manikount? » ( où est ce que vous etes?)
Les deux adolescentes inséparables hajou , la petite fille de Aicha et tassekoutrt, sa protégée, montaient en courant.
-Prenez le service à thé et rincez-le à l’eau bouillante, faites vite. Et dites à Rabha , sa bru, de préparer tassendout ( le beurre du jour) aux invités. Et n’oubliez pas de donner le petit lait à Rkia Assou .
La vente des produits laitiers était une honte à Tighermin. Aicha offrait le petit lait en surplus aux voisins qui n’avaient pas de vaches à traire. Comme c’est le cas de Rkia Assou, la mère de Rahou et de Talebicht. Rkia a eu une pauvre vie où les déboires succédaient aux maladies, la malchance à la guigne. Les Ait Bassou la surnommaient Tanaimalt . Elle a été mal mariée plusieurs fois et ses enfants de plusieurs lits poussent comme ils peuvent. Rkia venait d’accoucher pour la neuvième fois.
On allait servir le thé, Talebichit avait mis la petite table basse. Ali Outemghart, le maitre des séants, confortablement assis sur une peau de mouton, près du vieux Nbarch préparait le thé. Il accomplissait soigneusement le rituel pour honorer ses hôtes. L’odeur du « chiba » (absinthe) parfumait la salle. Au moins de novembre, la menthe n’a pas eu encore le temps de pousser dans ces contrées. Tassekourt apportait un grand plat en terre cuite contenant une bonne pile de « baghrir » (crêpes) toutes chaudes et un grand bol de miel et de beurre fondu. Tassekourt était très jolie. Elle avait des masses de cheveux. Ils étaient noirs, rassemblés sous une « tassebnit » de couleur jaune grenat noués dans la nuque. Lorsqu’elle les dénouait, ils tombaient à ses hanches. Elle avait une bouche fine, belle taille. « taqmout oubouri , tiddi n’temlalt », disait l’izli ( bouche fine et taille de gazelle).
Le vrai nom de la jeune fille est Touda , son surnom lui venait de sa belle démarche de perdrix (tassekourt).
Ouadichan , que l’accent du terroir se refusait à quitter , fixait les belles chevilles de tassekourt, s’est aux chevilles que les berbères de l’Atlas jugeaient les femmes . Les grand mères conseillaient d’ailleurs aux jeunes filles les recettes à base d’aristoloche (berreztem) pour avoir de belles chevilles.
Chakor la fixait des yeux jusqu’à en loucher.

Boufelja, Chakor et Ouadichan trempaient les crêpes dans le bol de beurre et de miel en mangeant avec appétit. Les deux étrangers de la région s’étonnaient de la cordialité de l’hospitalité.

mardi 2 septembre 2008

Le monde de Aicha Bassou .(6) .

Aicha Bassou, aidée d’une jolie petite fille, qu’elle appelait « TALBICHT » (Petite crème), répandaient d’autres tapis sur le sol pour nous faire honneur.

Talbicht , nous disait elle, est la fille de nos voisins. C’est la sœur cadette de Rahou. Elle n’a rien à voir avec ce bandit.
« Talbicht je l’adore, je n’ai jamais eu le courage de la gronder ».

La bonne femme nous installa prés de Nbarch, autour d’Almessi (Fourneau). Nous étions sales, fatigués par le voyage, transis par le froid. Dr Boufelja et Chakour étaient totalement dépaysés.

Sur le pas de la porte apparaît le Moqadem, Ali Ou Tamghart*, le fils unique de Aicha et de Said ou ALIBOU (Porté disparu en Indochine). Après la naissance de Ali, Aicha est demeurée inexplicablement stérile en dépit de multiples recettes réchauffantes, et de pèlerinages aux divers saints de la région.

La quarantaine passée, Ali est d’une corpulence osseuse respirant la santé. Un visage rond, avec un collier de barbe noire et la peau tannée. Il était vétu d’un burnous beige et d’une gandoura marron.

Ali, qui attendait notre arrivée, nous salua, nous souhaita la bienvenue et nous tranquillisa sur notre voiture laissée au bout de la piste praticable.

Ou Tamghart : Littéralement : de la vieille, Ali est surnommé ainsi par ce qu’il n’a pas coupé le cordon affectif avec sa mère.


BON RAMADAN à TOUS