dimanche 5 octobre 2008

Le monde de Aicha Bassou . (12)

La consultation médicale avait eu lieu dans une ancienne pièce en pisée. Les murs étaient un peu lézardés et bombés par endroits mais ils étaient solides quand même car ils étaient épais et les fondements profonds.
De tous les coins de Tighermin, ils étaient venus, des femmes accompagnées de leurs enfants, malades et non malades, elles ne pouvaient laisser ces derniers seuls à la maison.
Notre équipe médicale était vraiment débordée. Les femmes se bousculaient sur le pas de la porte. Elles parlaient à haute voix et criaient même.
- « nekkine aydi zouarn » c’est moi la première)
- - « ouhou, nekkine » (non, c’est moi)
- Mais non
- Si, si….

Je m’en vais, dit une autre, « berrakh douansen » (je n’ai pas besoin de leurs médicaments)
Les infirmiers ne s’étaient pas laissés intimidés : aidés par les trois jeunes volontaires qui avaient ramené les médicaments et le matériel médical de la voiture avaient réussi à mettre de l’ordre.
Dr Boufelja avait enlevé son manteau et enfilé sa blouse blanche, insigne de sa fonction. Il essayait de se faire une idée précise de la situation.
- Comptez les enfants atteints de rougeole et donnez la priorité à ceux qui toussent.
Il y avait de nombreux gamins, tout rouges, légèrement vêtus de djellabas ou de gandouras, les jambes et les lèvres bleutés par le froid.

Ouadichan et Chakour procédaient au triage. Au bout d’un moment, ils tendaient la liste des malades au médecin. Dr Boufelja programma alors une consultation de trois jours.
La salle de consultation provisoire, bordait la petite place du village (un grand « anrar » avec un « bougjdi » au centre). Quelquefois, des jeux (tighilt, tandoua , hih, quenyoufer.….) et des divertissements (ahidous, boughanim) s’y déroulaient . De l’autre coté de la place, il y avait une petite mosquée sans minaret jouxtant la boutique et la maison du forgeron.
Les vieux du village, enroulés dans leurs burnous d’hiver dont la trame était grossièrement tissée et rêche, passaient des heures entières à se réchauffer au soleil dans la place.

Rahou, aneghdim (le vilain petit garçon), s’était mis en tète de venir à la consultation. De temps en temps, quand la fantaisie lui en passait, il faisait des croches pieds aux jeunes filles pour le seul plaisir de les voir s’étaler sur le sol.

A midi, une jeune fille vêtue d’amples « itfesen », superposés et multicolores nous apporta à manger. Elle portait sur la tète une « tissouit » contenant un tagine et trois pains chauds. Elle marchait tout doucement, et regardait en coin pour garder l’équilibre. C’était la fille d’un autre notable du village Said Ouamalich.
L’odeur du tagine « ntalfin » au poulet local et du pain chaud qui venait d’être tiré du four à main embaumait la pièce.
Chakour dit :
- L’hospitalité n’est pas un mythe ici.
Ouadichan, tout fier du comportement des siens, répondit :
- Le même scénario devait se reproduire dans chaque village de la région.

Au début de l’après midi, Aicha Bassou nous amena son dernier petit fils, âgé de trois ans. Elle le portait sur le dos. Elle l’avait nommé Benacer en mémoire de son mari porté disparu en Indochine. Le petit avait le visage légèrement rouge et une toux sèche.
A soixante dix ans passés, Aicha Bassou restait mère de ses petits enfants comme elle avait été celle de son fils unique Ali.
Ouadichan l’avait fait entrer la première. Aucune des autres femmes qui étaient là avant elle n’avait rouspété.
Aicha Bassou était crainte, jalousée mais aussi aimée à Tighrmin.
On la craint parce qu’elle s’attachait à sa personne un charisme et un pouvoir mystérieux.
Son père ayant été « amghar », son mari militaire et son fils moqadem, on la considère comme étant elle aussi du makhzen.
On la jalouse aussi parce qu’elle a « son pain de cuit » ( iouejd oughroumess). Elle touchait tous les trois mois une retraite, la pension de son défunt mari.
Mais on aime aussi Aicha Bassou pour sa sagesse, sa droiture, ses arbitrages dans les conflits familiaux du village et aussi parce que, avec elle, il ya quelque chose « à gratter », elle donnait toujours facilement à manger à ceux qui avaient faim. Et puis, elle aimait beaucoup les enfants , les siens et ceux des autres.

7 commentaires:

Pas-a-pas se fait notre chemin a dit…

bonjour DR Mouhib
moi aussi j'ai en tete l'odeur du tajine et du pain chaud
amities
patrick

Dr Mouhib Mohamed a dit…

Bonjour Patrick,

C'est fou ce que la mémoire olfactive peut emmagasiner comme souvenirs .

Merci du passage

amitié.

Dr Mouhib Mohamed a dit…

Pour les lecteurs de traduction de Yassan et qui demandent de ses nouvelles : je suis comme vous, j'attends aussi qu'il se manifeste en espèrant que tout va bien chez lui.

yassan a dit…

bsr Dr MOUHIB:
pour les épisodes de 7 à 11 c'est fait , pour la 12 elle sera bientôt insérée .
j'essayerais également chaque fois que le temps le permet d'envoyer les six du début .
merci pour l'intérêt .

yassan a dit…

"Amaḍal n Ɛica Bassu (12")

Azray ujyan ar i-ttuga g yat thanut taqburet n waluḍ . Igudir frγen gin afzaten g itsen idγaren , maka qesḥen ideγ zuren iγwbu wabud nsen
G ku mayed igen ansa g Tiγermatin , ddaned twetmin asined tislmyiwin nsenet , la winna yaγ ca la winna ur yaγ , ur ufin atenin adjen i wul nsen g tgemmi.
Tarabbut neγ nisafaren kectaned γifes tutmin, ar temhuzent g imi n teflut ar sawalnet s mayed ila ugreḍ nsent ar sγuyyunet akw .
"Nekkin ayed izwaren"
Uhu nekkin ,
Maka Uhu
Ih , ih
Hat ddiγ nek , ayed tenna yuwet digsent "berraγ asafar nsen"
Imsemglen ur udjin aqqur atten irru , ttuyawsen s yan ḳraḍ iɛerrimen imarayen d yuwin isafaren d imassen nsen seg tṭumubil iγin ad sressan.
Amejjujey Bufelja ikes abizar nes , iles yan tabanka tumlilet llasen id am netta imjujjin. ira ad yizir mayed tuweḍ .
Siḍnat , icirran g illa buzegwaγ tezwurem winna g tella tusut. Ggudinet tselmyiwin akw izegwaγen ilsan kan tjallabiyet nγed tagenduret mi zizawent tḍrin d wancucen suqraf.
Uɛaddican d Cakur ar settin , yan uzmez cin umuγ n-imdḥac i umjujjey .Amjujjey Bufelja isnem izrin nes xef ḳraḍ wussan .
Tazeqqa n-uzruy ur iwiren tella g tesga n yat tmerdult n-iγrem , yan unrar axatar bu bugejdi ammas . itsnet tikkal ar diges ttugan ilihan am tiγilet , tandwa , ḥiḥ , qenyuffer d d igduden n-uhidus d bu uγanim . g tesga yaḍen n tmerdulet , tella yat tmezgida tamezzanet ur yuliyen yujin yat tḥanut n-uzenzi d umzil .
Iwessaren n iγrem ar zruyen tirilin n was nsen tlen g izennaren ilmen s ibili azurar idzan .
Rahhu , aneγḍim , yugey add iddu ad izrey , ig aset inna iγef nes ar iggar taḍaret i tcirratin ad izhu s tredla nsent .
Ammas n wass , tawiyaγed yat terbat ilsan itfsen iγwman iriwen anttec .tusid xef iγef nes yat tiswit g illa tagine d ḳrat tuγrifin n-uγrum irγan . ar teddu s lḥil ar tseḳsiw s-ir ad immumey yisey nes . nettat illis n yan uneflus yaḍen n iγrem Sɛid Uɛmalic.Aḍu n tagin n talfin s-ufullus n tmazirt d uγrum ittuggwan sufus ar ikkat g uhanu .

Inna Cakur :
Zzaxet ninbyawen hat ur tli azal da .
Uɛddican s isxater uyenna gan ait tmazirt nes irar :
Amm imḳi ayed tennam ad tafem akw mani tekkam g temnaṭ-a
Ḍaret wallasen , tuweyaγed Ɛica Bassu memmis n memmis amezzan γur llan ḳraḍ isegwasen. Tbubbatid afella n tadawt nes . tga as Bennaser g wasaγ nes ad ittuḳtay uryaz nes izlan g Landucin . udem n-umezzan yuwiy s tazuγi tili diges tusut izwan . meqqar ɛures samraw nisgwasen , tsul ɛica Bassu da tssegma arraw n memmis imkinna tsegma ɛli nes .
Isḳejmet uɛddican nettat d tamezwarut, awed yat g tutmin illan ured tessafeγ igey nes . Ɛica Bassu , da tssuwud , ṭefen ites tagatut maka aret tt-irine akw ait Tiγrmatin.
Da tssiwid ideγ tka i-iγef nes yan wuddur ameqran tili yas yat tenbaṭ mi neḥyat g-ufus.
Bba nes ikkan amγar , ariyaz nes igan seg iserdasen , memmis igan bu tenḅat n tmazirt da ttussummu awed nettat g ait udabu.i ttuyamez ites ugatu , ideγ illa uγrum nes ḍaret teflut, ku Kṛḍ iyyar da ttamez tastaγet n uryaz nes imḍlen.
Maḳa , ar ttuyiri Ɛica bassu ideγ tga tamusnawet, tanumi nes , d tegni n-umata n tmurkisin talmessanin ittilin g iγrem nes , yili awed ideγ γures mayed i-ttufzzan , awhan as da takka ucetci i unna g illa laẓ , han awed tayri nes takka i imezzanen , winnes d win wiyeḍ.





.
Imarayen = volontaires
Tabanka = tablier
Siḍen = compter
Umuγ = liste
Imsemgel = infirmier
Amejjujey = docteur
Azray ujyan = consultation médical
Tazeqqa = salle
Ammummey = équilibre
Aneflus , axatar = notable
Azal = valeur
Asaγ = nom
Adabu = Pouvoir , Makhzen .
Samraw = soixante dix .
Tastaγet = tetraite .
tamusnawet = sagesse
Almessan = familiale

Majid Blal a dit…

Bonjour Si Mohamed
encore un épisode palpitant et quelle belle maitrise du dialogue en langue amazigh. je tiens à dire un grand bravo à Yassan car cela doit être une tache énorme de traduire et surout de bien traduire.
J,ai été surpris de constater que le mot Almessan veut dire familiale. Almessan qui vient surement de almessi. Cela ressemble beaucoup au mot foyer en françias qui veut dire le lieu familial et en même temps l,endroit où l'on allume le feu.

Amitiés à tous. Bonne continuation et fructueuse collaboration.

Majid Blal

Majid Blal a dit…

Bonjour Si Mohamed
J'ai entendu par ci et par la`qu,il y aeu une tempète colossale qui afait énormément de dégats dans la région. Est ce qu'il serait possible, malgré tes obligations et ton travail, de nous faire un billet sur l'événement et la situation pour qu'on puisse être mis au parfum de "Talaghte" et de partager la douleur des gens de l'Atlas dans ces moments dommageables.
Excuse moisi tu trouves que j'abuse.Il y a une carence d,info pour les gens qui vivent loin de la région.
Amitiés
Majid Blal